Vanessa Dziuba : dessiner hors gravité
Arnaud Fourrier, revue Roven numéro 19, 2026
«Le dessin est hors gravité, à l’inverse de la sculpture. Le dessin peut tout. Il n’est pas limité par sa matérialité comme le sont d’autres médiums. Il est un ensemble infini de choses en même temps qu’il n’est pas grand-chose. Je suis attachée à cette condition matérielle et économe du dessin. Il était évident pour moi que c’était cet endroit que j’avais envie d’exploiter. Un meuble à plan, un papier, un crayon : il y a là quelque crayon : il y a là quelque chose d’assez magique. »
C’est ainsi que Vanessa Dziuba évoquait son rapport au dessin en septembre 2025 (1). Sur le dessin, l’artiste a ses avis et ses préférences, une approche plastique et critique. Au premier regard, ses créations relèvent pourtant moins du dessin que d’une peinture libre, comme dessinée et expansive, attachée aux compositions et à des motifs domestiques. Si sa création était un être vivant, sa peinture dessinée en serait le cœur. Mais tout un tas d’autres organes ferait corps comme autant de membres : la céramique, la photographie, l’aven- ture collective, l’imaginaire, l’écriture et, surtout, l’édition. Médium central dans sa pratique, cette dernière a été aussi pour elle un projet critique et collectif avec Collection, une revue qu’elle a créée et fait vivre jusqu’en 2025 avec Jean-Philippe Bretin, Julien Kedryna, Sammy Stein et Antoine Stevenot. La revue parlait de dessin à sa façon passionnée, radicale et prospective, au travers d’entretiens exploratoires. Comme si le dessin était un champ semé d’énigmes.
«Nous étions exigeants dans nos textes. Nous avions envie de restituer au mieux le langage de chaque artiste. C’était difficile de conserver dans l’écrit quelque chose de l’oralité tout en restant lisible. Les artistes qui nous ont intéressé·es sont celleux dont le travail amène le dessin à se frotter aux codes appartenant à plusieurs domaines. »
Sa création se tient quant à elle entre le creuset d’un imaginaire d’abord très intérieur et intime, un passage à l’acte au contraire très dépendant des interactions avec les autres, et, enfin, un rapport aux techniques et à l’imprimé comme lieu de synthèse de ses intuitions et des arts qu’elle affectionne. C’est ainsi qu’elle recherche une voie de passage entre les médiums dans une sorte d’entreprise de traduction où l’objet imprimé est bien souvent le lieu d’atterrissage. Pour Les temps changent, la commande d’estampe du Cnap et de l’Adra (2), elle a imaginé un projet qui supprimerait les étapes entre l’esquisse et la production finale.
«Pour répondre à l’appel à candidatures, j’ai tout d’abord écrit un texte avant de produire une image. C’était une première pour moi; cela a déplacé ma manière de faire. Il a fallu ensuite transposer ce texte dans une esquisse. L’image globale est arrivée par le détail, en décomposant chacune des couches correspondant à chaque couleur utilisée. C’était comme faire le brouillon visuel d’une traduction écrite. L’esquisse est devenue une version imprimée de l’ensemble des fichiers qui allait être utilisé pour l’impression. C’était déjà une édition ! Pour répondre à l’appel à candidatures, j’ai tout d’abord écrit un texte avant de produire une image. C’était une première pour moi; cela a déplacé ma manière de faire. Il a fallu ensuite transposer ce texte dans une esquisse. L’image globale est arrivée par le détail, en décomposant chacune des couches correspondant à chaque couleur utilisée. C’était comme faire le brouillon visuel d’une traduction écrite. L’esquisse est devenue une version imprimée de l’ensemble des fichiers qui allait être utilisé pour l’impression. C’était déjà une édition ! »
Elle a composé ainsi un multiple intitulé Printé (ᴖᴗᴖ)/ étemps (ᴖᴗᴖ)/ auver (ᴖᴗᴖ)/ hitomne : un titre à l’écriture mutante et à la consonance féérique invoquant la totalité du temps, une image simple à la réalisation complexe, une production qui amalgame la sérigraphie, l’eau-forte, la risographie et le gaufrage. L’image se présente comme une nature morte faite de plantes dessinées au pinceau. Les contours sont tantôt flous, tantôt nets, avec, par-dessus, des encarts bleutés pareilà des écrans. Dans la partie supérieure apparaît l’image d’un papier griffonné semblable à un planning. Vanessa Dziuba a exploité ici des matériaux glanés durant son congé maternité, des temps longs d’observations de son télé- phone, au travers de sa fenêtre d’appartement ou bien au jardin public. De cette matière à l’estampe, elle imagine un chemin direct, une traduction parfaite du dessin initial à l’imprimé final, une trans- position sans perte de l’idée à l’objet.
«Nous avons beaucoup évoqué cette notion de traduction dans nos projets communs avec Jean-Philippe [Bretin] (3). Par exemple, le titre de l’exposition Fleurs & Blumen réalisée en 2017 (4) répète le même mot en deux langues comme pour insister sur le fait que deux choses peuvent être identiques et ne sont pourtant pas pareilles. Notre vocabulaire plastique est volontairement restrictif et souvent tente tout de même de s’échapper. Il se multiplie pour faire croire à un monde plus vaste qu’il n’est. En somme, c’est l’infini du recyclage, mais on ne sait jamais jusqu’où les choses pourraient finir par réellement s’épuiser. Lorsque nous avons réalisé l’exposition Le Gros Vase (5), nous sommes parti•es d’une céramique de petite taille pour produire un grand dessin. Jean-Philippe a réalisé des photographies de l’objet, les a tramées puis imprimées sur des lés de papier. Je les ai ensuite colorisées aux crayons de couleur. De loin, on perçoit bien que c’est un dessin grand format, mais son hyperréalisme abstrait est troublant. De près, la trame est énorme. Nous avons beaucoup évoqué cette notion de traduction dans nos projets communs avec Jean-Philippe [Bretin]. Par exemple, le titre de l’exposition Fleurs & Blumen réalisée en 2017 répète le même mot en deux langues comme pour insister sur le fait que deux choses peuvent être identiques et ne sont pourtant pas pareilles. Notre vocabulaire plastique est volontairement restrictif et souvent tente tout de même de s’échapper. Il se multiplie pour faire croire à un monde plus vaste qu’il n’est. En somme, c’est l’infini du recyclage, mais on ne sait jamais jusqu’où les choses pourraient finir par réellement s’épuiser. Lorsque nous avons réalisé l’exposition Le Gros Vase, nous sommes parti•es d’une céramique de petite taille pour produire un grand dessin. Jean-Philippe a réalisé des photographies de l’objet, les a tramées puis imprimées sur des lés de papier. Je les ai ensuite colorisées aux crayons de couleur. De loin, on perçoit bien que c’est un dessin grand format, mais son hyperréalisme abstrait est troublant. De près, la trame est énorme. »
a, chez �anessa iuba, plusieurs épaisseurs sémantiques. Il y a d’abord s
L’ « impression » a, chez Vanessa Dziuba, plusieurs épaisseurs sémantiques. Il y a d’abord son usage des techniques imprimées. Il y a ensuite l’univers domestique et son monde d’objets quotidiens capable d’imprimer une émotion. Il y a aussi sa volonté de troubler les perceptions visuelles, tel ce Gros Vase dont on ne sait s’il s’agit d’un dessin, d’une photographie ou d’une céramique.Il y a enfin son usage de la découpe et de l’incrustation dans ses dessins que l’on peut rapprocher de la définition littérale de l’impression – c’est-à-dire la pression d’un corps sur un autre, le geste d’appliquer un papier dessiné sur un autre. On aperçoit ces strates sémantiques dans sa série des Vases communicants menée entre 2017 et 2020. Elle y fait du vase un motif architectural qu’elle utilise comme une grille où chaque arête correspond à un trait de coupe. Après avoir reproduit la même découpe sur quatre surfaces peintes à grande eau, elle intervertit les découpes d’une surface peinte à une autre pour reformer quatre peintures siamoises. De ce mariage incongru entre un dessin ascétique et une peinture gestuelle naît un léger trouble d’où émerge le motif du vase.
« Il n’y a pas de perte dans le processus, pas de déchet de découpage. Il n’y a que la matière des quatre feuilles peintes remplacées par une forme jumelle prise dans une autre feuille. C’est une sorte de marqueterie. La réalisation est très mécanique, millimétrée dans la découpe et très liquide dans la peinture. Je cherchais dans cette série un motif mouvant et répétitif. Cela fonctionne par les petits décalages du geste au moment où je fais la couleur. Quatre peintures, c’est le nombre minimum qui me permet d’avoir des vases aux formes complexes sans pour autant que les découpes soient issues de la même feuille. Au final, il y a un trouble lorsque l’on aperçoit les motifs de vases, des objets situés entre le meuble et l’ustensile, le commun et l’utile. J’ai beaucoup réfléchi à la frontière entre la découpe et le trait. Dans le vase, il y a cette idée de frontière, du dedans et du contenant, de la forme et de la non-forme. »
Le dessin raconte sa propre histoire, chez Vanessa Dziuba. Ce sont sa nature fictionnelle et sa virtualité qui l’intéressent. Sa démarche artistique relève ainsi d’un jeu de cache-cache entre les prolégomènes oniriques qui s’agitent longtemps dans son esprit et les concrétisations graphiques de ses fictions. Vanessa Dziuba retient d’abord ses idées dans les limbes, en restant généreuse pour les raconter à qui veut bien l’écouter. Pour une recherche intitulée AG (6) autour de la notion de chef-d’œuvre qu’elle rumina quelques années avant de lui donner une forme éditoriale, elle me confiait :
« Ce qui m’amusait, c’était de parler de ce projet sans qu’il y ait une forme visible. J’avais seulement imprimé des cartes de visite qui l’évoquaient et que je diffusais dans des salons. Elles produisaient des conversations. Un jour, Julie Redon (7) m’a proposé de faire une conférence sur le sujet. J’ai eu envie d’en faire une lecture performée, un geste selon moi plus radical que d’expliquer cette recherche. Le projet s’est mis à exister parce qu’il y avait cette sollicitation extérieure. Il n’arrivait à des matérialisations que parce qu’il y avait des gens qui me les demandaient. »
Jusqu’à un certain stade, sa démarche pourrait se résumer à la formule selon laquelle « ce qui n’existe pas existe et ce qui existe n’existe pas ». Les idées sont maintenues à la lisière jusqu’à ce que d’autres personnes, bien souvent des artistes, entraînent une réalisation. Depuis 2024, elle travaille ainsi sur un espace fictif qu’elle a intitulé La Promenade. Il s’agit d’un centre d’art doté d’une entrée, d’une librairie, de deux salles d’exposition et d’un jardin. On trouverait au sous-sol un vestiaire, un bureau et, à l’étage, un atelier. Consciencieusement, elle accumule des idées et des archives sur ce lieu qui n’existe pas. Elle établit une liste d’artistes à inviter. Son amie Louise Aleksiejew, autrice de bande dessinée et artiste, l’a aidée à dresser un plan du lieu selon la description qu’elle lui en faisait. Mais c’est l’invitation par Sammy Stein à être publiée dans Plomb le numéro 8 de la revue Lagon (8), en 2026, qui lui a permis de donner une première forme à ce projet.
« C’est un lieu purement imaginaire où je fais intervenir des gens. Je n’ai pas réalisé de maquette et n’ai rien d’autre qu’un plan. Les dessins raconteront cet endroit. Ce sont des gouaches réalisées avec des réserves de Scotch et parfois incrustées d’autres motifs peints. L’idée est de les diffuser sous forme de livre. J’ai passé ainsi beaucoup de temps à essayer de visualiser le bâtiment, à m’y déplacer. J’ai réfléchi à ce que l’on y ferait, aux invitations, à la vie du lieu. Pour l’instant, je me suis beaucoup concentrée sur l’accueil et la librairie. J’ai commencé à travailler avec Juliet Chalaye, un·e artiste qui a fait de sa pratique de libraire une démarche artistique. En lea rencontrant, je me suis dit qu’il fallait qu’iel devienne lea libraire de ce lieu. Iel a ainsi commencé à cataloguer ses archives photographiques et à écrire une liste du stock pour la librairie. »
Le défilement des gouaches au fil des pages esquissera une visite, ici la vue d’une table avec une pile de livres, plus loin, une étagère avec quelques ouvrages appuyés les uns contre les autres. Le point de vue pourrait rappeler la photographie. Mais l’absence de perspective réaliste, le traitement coloré des surfaces et le relatif dénuement des lieux laissent l’impression d’un espace fraîchement sorti d’un rêve. Il n’est pas anodin que Vanessa Dziuba fasse le récit d’un lieu d’exposition qui n’existe pas et que la série paraisse dans une revue. L’édition serait- elle l’exposition ? On aurait tort de paraphraser Seth Siegelaub lorsqu’il disait que, « dans certains cas, l’exposition pourrait n’être que le “catalogue” lui-même » (9), car, pour notre artiste, l’édition est simplement un espace préférable et autonome.
« L’exposition n’est pas un médium roi. Le dessin y existe pendant un temps, y est vu par quelques personnes puis disparaît. Des formes comme l’édition, le livre, l’objet édité durent autrement, échappent au regard, entrent chez les gens. Il y a là un rapport physique au dessin qui est complètement différent de l’exposition. »
Les œuvres éditées de Vanessa Dziuba sont des hors-lieux, des multiples, des objets ubiques perméables avec les espaces domestiques et les lieux publics. L’art édité se distingue en cela de l’art exposé, lequel est plus léger, plus mobile et aérien, presque hors gravité. Loin d’être de simples véhicules, ces objets donnent corps à l’imaginaire cérébral et organique de Vanessa Dziuba.
Vanessa Dziuba est née en 1982 à Rueil-Malmaison. Elle vit et travaille à Paris
et à Ivry-sur-Seine. Elle enseigne à l’École nationale supérieure d’art et de design de Nancy.
Arnaud Fourrier est directeur artistique, gestionnaire de projets culturels
et critique d’art. Il est aujourd’hui chef de projet en arts visuels pour la Région Pays de la Loire.
1. Toutes les citations sont issues d’entretiens avec l’artiste en septembre 2025.
2. Les temps changent, commande d’estampe, 2023, partenariat entre le Centre national des arts plastiques et l’Association de développement et de recherche sur les artothèques.
3. Jean-Philippe Bretin est graphiste, il est aussi le compagnon de Vanessa Dziuba. 4.Fleurs&Blumen, exposition de Jean-Philippe Bretin et Vanessa Dziuba, Straat galerie, Marseille, 2017. Le titre fait référence à la rétrospective Fleurs et questions de Fischli & Weiss au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2007.
5. Exposition en duo avec Jean-Philippe Bretin à Ravisius Textor, Nevers, 2022.
6. AG, livre de 60 pages en noir et blanc, couverture offset deux couleurs, graphisme de Jean-Philippe Bretin, 150 exemplaires soulignés à la main, 2015.
7. Julie Redon est artiste, elle réalise des dessins et des éditions.
8. Elle y propose 32 images.
9. Seth Siegelaub, à propos de l’exposition «January 5 – 31, 1969», cité par Irving Sandler dans Le Triomphe de l’art américain. Les années soixante [1988], t. II, Paris, Carré, 1990, p. 370.